Opus incertum
Les amateurs d’énigmes apprécieront. Dans chaque tableau d’André Kasper figure au moins un détail que l’ombre cède au mystère. Avez-vous remarqué dans cette trattoria romaine, où deux buveurs disputent une partie de cartes, la fugitive présence sur le mur du fond d’un personnage familier ? Le bon saint François d’Assise des Fioretti, sur cette fresque à demi-effacée pour le moins insolite en un tel lieu, semble veiller dans la pénombre sur le jeu des hommes, tandis qu’un ragazzo pasolinien (un joueur de calcio?) se détache avec insolence dans la lumière, épinglé sur le lambris rustique. En fait, chaque personnage est absorbé dans son occupation, et nous sommes ramenés au rôle du voyeur d’une scène dont le sens nous échappe. Spectateurs mystifiés, assistons-nous à une nouvelle version de la Cène : le bon, la brute et les truands ?
La seule certitude que nous puissions avoir, c’est la maîtrise de l’artiste, qui traite la mousse de bière avec la virtuosité d’un peintre de natures mortes du XVIIème siècle et joue des éclairages comme un caravagesque doué. Le tableau est une leçon de peinture aussi habile que l’anecdote est indéchiffrable.
Le réalisme en art n’a guère bonne presse de nos jours. N’y a-t-il pas un défi à réunir dans un tableau contemporain un pastiche de Giotto, un trompe l’oeil dans la tradition du Settecento et quelques figures néoréalistes sur fond de semi-torpeur d’un après-midi romaine ? André Kasper s’est construit un univers d’émotions visuelles où les objets tiennent une place capitale : ils forment un cortège d’allégories peintes qui ne pouvaient naître qu’à Rome, ville où une grande partie de la peinture est un savant discours dont la signification s’est rapidement perdue.
Que l’on se réfère aux toiles de Caravage, toujours admirées pour leur trouble atmosphère mais incomprises de la plupart de ceux qui les regardent. André Kasper les a longuement contemplées dans les églises et les palais romains, et de cette persévérante intimité avec l’un des plus grands maîtres italiens il a su tirer non seulement sa vision ténébriste, mais retrouver la notion de sens dans la peinture.
N’allez pourtant pas croire qu’en l’interrogeant il vous livrera la clef symbolique de ses propres oeuvres. Il confessera plus volontiers des raisons esthétiques (la texture d’un drapé, la capacité réfléchissante d’un objet) plutôt que de donner une interprétation psychanalytique à ses choix ( la figure du père, la quête spirituelle).
Dans l’Autoportrait aux étagères, l’inventaire détaillé des objets disparaît derrière une mise en page originale. Les quatre éléments, les quatre âges de la vie apparaissent tout aussi clairement que les quatre états du verre présent sur chaque étagère (vide, plein, debout, couché). On peut y voir la réminiscence des cabinets de curiosités italiens de la Renaissance en marqueterie, avec leurs fausses armoires plus ou moins ouvertes dissimulant les ressources de la nature, de la science ou de l’alchimie. Mais inutile, là encore, de croire que le secret pourra être facilement percé. L’effet cinématographique de «nuit américaine», cet artifice qui transforme une scène diurne en scène nocturne, ne fait que renforcer le mystère de ces objets qui semblent accumulés là plus pour accrocher la lumière, délimiter l’espace ou piéger le temps.
On pourrait d’ailleurs s’interroger sur l’influence du cinéma dans les compositions d’André Kasper, dont les angles de vue inattendus ou les éclairages, rectifiés comme par des projecteurs supplémentaires, appartiennent au langage du septième art. La contre-plongée du Campo dei Fiori, qui érige les maisons en forteresses, ou celle de la Perspective au lierre qui arrache à l’ombre un tapis végétal, s’apparentent à un jeu de caméra. La plongée de l’Atelier au faux-marbre, qui attire l’oeil jusqu’au vertige, ou celle du Décor aux chaises qui orchestre un ballet silencieux entre les sièges de bois verni d’où émerge un ourson en peluche sectionné par un éclairage violent, intensifient l’impression d’abandon. L’histoire se déroule hors écran, hors image. Et c’est là une des prouesses de cette peinture : raconter l’invisible.
On insistera enfin sur la fascination des ruines dans l’oeuvre d’André Kasper. L’opus des édifices antiques s’accorde à la lumière crépusculaire de ces vues de Rome. La pierre semble un épiderme où les ans ont inscrit les rides de l’histoire. On a l’impression que ces murs restituent sous forme d’une subtile irradiation lumineuse toute la chaleur accumulée, non seulement durant la dernière journée, mais durant des siècles. Le premier plan, souvent inquiétant dans sa pénombre, et le lointain perforé de trouées éclairées plus apaisantes, ont des accents piranésiens. La ruine n’est pas un simple repère archéologique plus ou moins reconstitué de mémoire, à partir du souvenir de la Villa–Hadriana ou du Muro Torto, mais c’est l’expression d’un paradis perdu.
Réflexions de l’artiste
Une biographie
Indices d’une nécessité et premiers pas
Supposons une flaque d’eau, au creux d’un chemin de faubourg durablement populaire, à Rome ou à Carouge. Une lumière chaude, des ombres longues.
Au fond, quelques portraits à l’huile : mon père par un Velasquez d’emprunt, Georges de la Tour, copié avec d’autres, pour apprendre et pour manger, comme les faux-marbres et les faux-bois peints au mètre, du Léonard, un dessin de Schiele puis d’autres huiles, des détails de tableaux, du 17ème siècle surtout, morceaux de bravoure et clins d’œil de compagnons, quelques parrains pêle-mêle, Corot, Caravaggio, Vermeer, Courbet. Attendons encore un peu : un Stanley Spencer côtoie Van Eyck, un Millet tutoie Metsys.
Famille, formation, parcours, quelques balises
Ces morceaux de toiles en cachent sûrement d’autres et se partagent la flaque avec un pinceau n°4, un tube de Terre de Sienne, une spatule coudée, un livre, un jouet d’enfant, un instrument de musique, un outil à bois, un portrait de famille – un couple avec un enfant – et une liasse informe de croquis d’objets tout sauf ready, de paysages et d’architectures arbitraires, de nus féminins tendant à s’assouplir et de portraits parfois ressemblants, d’autres papiers tels qu’un certificat d’ébéniste, une maturité artistique, 25 cartons d’expositions personnelles, un prix littéraire, deux de peinture, 412 petites photos de tableaux signés A.K, un roman du même, une clé USB d’écrits en cours. Tiens, un dossier de presse un peu fourni : Bruxelles, seule exposition hors de Suisse, excellent accueil et bon succès, dix ans déjà. Il n’y a pas que les pénates, A.K.
Ficelles
Tout cela prend étonnamment peu de place dans une flaque d’eau et au premier abord, à peine immergés, on voit surtout des vestiges du quotidien – qui nourrissent le réalisme et inspirent l’art – tels qu’épluchures, boîte de conserve, fromage sous plastique, journal gratuit ou colis postal fermé.
Tout ce fatras se superpose, se confond, se combine selon l’humeur et donne à voir mes motifs, par bribes et successivement sur une onde de trame.
Un peintre
Mes peintures ne me viennent ni d’avant-hier ni de mon voisin, et mon histoire de l’art n’est pas enseignée. Dans les galeries de peinture, mes sujets sont trop grinçants et actuels – mais on y apprécie ma technique. Dans les lieux socio-culturels, je suis trop onéreux et pas assez macramé. Dans les chapelles de l’art contemporain je ne fais pas partie de la famille : j’ai du métier mais pas le même. Délaissons ces caricatures qui jusque-là m’ont surtout offert un orgueil de martien, il suffit de rencontrer quelques êtres indépendants, de pensée et d’acte. Car, à observer cette flaque d’eau, cette surface changeante, je constate que bizarrement je m’y reconnais toujours plus facilement alors que du temps passe et qu’elle se ride un peu.
André Kasper, Carouge, le 10 mai 2009